L’ère numérique est obsédée par la simplicité. Des interfaces minimalistes aux assistants vocaux, nous sommes encouragés à consommer la technologie sans friction.
La philosophie “Moins, c’est mieux” (Less is More) a triomphé dans l’expérience utilisateur (UX). Pourtant, derrière cette quête d’efficacité se cache un paradoxe éthique : l’ultrasimplification mène souvent à la régression de l’autonomie et à l’établissement d’une véritable Tyrannie de la Simplicité.
Nous avons voulu des interfaces sans friction. Nous avons obtenu des interfaces sans liberté.
Derrière chaque “expérience fluide” se cache une architecture invisible de choix supprimés.
1. Le Paradoxe du Développeur : Simplicité Superficie vs. Complexité Cachée
La simplicité en UX est souvent l’aboutissement d’une complexité d’ingénierie masquée (le fameux “Simple peut être plus dur que complexe”). C’est un travail louable.
Le problème survient lorsque cette simplification n’est pas faite pour l’utilisateur, mais au détriment de l’utilisateur.
Exemple concret : Apple a retiré les ports USB, les options de formatage ou les réglages réseau “complexes” dans macOS, au nom de la simplicité. Résultat : l’utilisateur novice est heureux, mais le professionnel perd du contrôle sur son propre outil.
Le Lissage des Choix
L’UX retire les boutons, les menus et les options pour créer un chemin unique, “optimal”. Ce chemin est facile à coder et facile à tester (moins de cas d’usage).
C’est aussi le cas dans de nombreux SaaS modernes : la configuration avancée est masquée derrière des “wizard steps” censés nous simplifier la vie. Cette simplification de façade réduit en réalité la liberté d’usage.
L’Implication Éthique
En réduisant les options, le concepteur impose sa vision de ce qui est bon pour l’utilisatvient un guide prescriptif.
C’est là que l’UX quitte l’ergonomie pour devenir une question de contrôle.
2. Le Filtrage et l’Illusion de l’Efficacité
Les algorithmes de recommandation (le cœur de nombreux services) sont le meilleur exemple de cette tyrannie. Ils simplifient notre vie en filtrant le bruit.
Spotify, Netflix, YouTube ou TikTok nous montrent ce que “nous aimons déjà”. L’efficacité devient synonyme de répétition.
L’interface semble nous comprendre, mais elle nous enferme dans un miroir algorithmique.
L’Hypothèse de la Paresse
Les systèmes sont construits sur l’idée que l’utilisateur est un être passif qui préfère la facilité à l’effort de la découverte. L’UX réussie est celle qui devine nos désirs avant nous.
La Conséquence
Le Filtre de Perception : Le système supprime l’effort, mais il supprime aussi la sérendipité et l’exposition à des idées ou des produits qui défient nos attentes. L’utilisateur est enfermé dans un filtre de confort qui limite son horizon numérique.
Le Rôle du Développeur
En tant qu’ingénieurs, nous sommes les artisans de ces filtres. La question éthique est de savoir si notre code doit être un outil d’enrichissement ou un mécanisme de confirmation.
3. Le Droit à la Complexité Négociée (The Right to be Complicated)
Face à l’automatisation et à la simplification par défaut, le développeur senior doit être le garant du droit au choix, même si ce choix est “complexe”.
On a oublié qu’une interface peut être pédagogique sans être simpliste. Montrer un paramètre n’est pas une faute de design — c’est un acte de confiance envers l’utilisateur.
L’Opacité
De nombreux systèmes suppriment les réglages avancés parce qu’ils sont “trop difficiles à gérer” ou “risquent de casser l’expérience utilisateur”. Or, cette opacité est une forme de censure. L’usager a le droit de savoir comment fonctionne le système.
En masquant les paramètres, on infantilise l’utilisateur. L’UX moderne devient paternaliste : elle décide pour lui, sous prétexte de le protéger de lui-même.
La Solution
Offrir une Sortie : La bonne conception UX ne consiste pas à supprimer la complexité, mais à la négocier.
Le Mode “Pro”
Proposer une porte de sortie claire vers les réglages avancés (même cachés derrière un menu ou une séquence de clics).
La Transparence
Au lieu de cacher la complexité, fournir des interfaces de monitoring qui expliquent comment l’algorithme a pris sa décision (transparence des données).
Enjeu philosophique : Le logiciel doit-il maximiser notre confort immédiat ou notre autonomie à long terme ? En simplifiant l’interface, ne rendons-nous pas l’utilisateur plus dépendant et moins apte à interroger le système ?
L’Âge du Design Paternaliste
L’UX contemporaine s’est muée en tutelle bienveillante : elle veut éviter à l’utilisateur de “mal faire”.Mais un utilisateur qu’on empêche d’expérimenter devient un consommateur captif.
“Design for Dummies” est devenu “Design Against Experts”.
4. Conclusion : Le Développeur, un Architecte de l’Autonomie
La simplicité est une valeur, mais pas au prix de la liberté de l’utilisateur. En tant que développeurs, notre éthique ne se limite pas à la sécurité du code, mais s’étend à la défense du contrôle de l’utilisateur sur l’outil que nous avons créé.
Refuser d’intégrer des options avancées par peur de la complexité est une forme de paresse éthique. Un système robuste et mature offre toujours la possibilité de prendre les commandes, même si cette possibilité est discrètement rangée dans le coin d’une interface, réservée à ceux qui demandent le contrôle maximal.
Simplifier n’est pas libérer. C’est parfois domestiquer.
L’UX doit redevenir une science de l’émancipation, pas un art du contrôle.

